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Les trois très petits chatons

 

Comme nous le savons tous, les chats, surtout jeunes, apprécient les pelotes de laine et il fut une fois où trois chatons se disputaient la propriété d’une seule d’un rouge éclatant. Nous ignorons si la couleur eut quoi que ce soit à voir avec la convoitise générale des trois félins, mais quoiqu’il en soit, ceux-ci la regardaient avec un grand intérêt et la convoitait pour eux-mêmes. Le premier chaton, qui se nommait Jules, était du genre timide, peu sur de sa personne et encore moins enclin à s’opposer aux autres pour ce qu’il trouvait injuste ou méchant. Son pelage était à mi-chemin entre le beige et le cendré, son corps en entier était strié de lignes blanches et il portait une tache noire sur le haut du museau comme si quelqu’un avait tout simplement décidé de lui lancer une motte de boue. Ses parents l’avaient nommé ainsi parce que son grand père portait le même prénom. Trouvant que ses origines n’avaient rien d’extraordinaire, il décida (probablement inconsciemment) de s’enrichir intérieurement. Il comblait ainsi un vide, un manque d’originalité qui lui avait été imposé. C’était un grand rêveur qui souhait avoir la boule de lacets écarlate pour la dérouler et la découper en fils, pour créer de grandes formes sur le sol de manière à ce que les autres puissent enfin voir ce que son cœur avait à partager. Malgré la laideur de son visage aplati, son âme rayonnait comme nul autre.

 

Le second quadrupède, quant à lui, était fier, beau et courageux. Il était juste et bon, mais d’une naïveté consternante. Il était persuadé que tous les gens, même les chats de ruelles, étaient fondamentalement purs… que les salissures de leurs pelages n’étaient que la faute de leur environnement, qu’un rien suffirait pour les remettre sur le droit chemin ou tout au moins, son chemin. Il portait comme prénom Louis et l’on aurait pu dire qu’une fée l’avait peint en or. Sa robe brillante et lissée rendait les femelles folles et les mâles terriblement jaloux. On le surnommait le messie, car il prêchait l’amour de son prochain qu’il soit blanc, noir ou rayé; abyssin ou siamois. Il était né dans une animalerie et en était depuis peu sorti. Il ne connaissait pratiquement rien de la rue et du monde félin. Il ne voulait pourtant aller au fond de ces choses car il se disait que tant de nouvelles choses, changeraient sa vision du monde et métamorphoseraient sa vie… ce qu’il ne souhaitait en aucun cas.

 

Quant au dernier animal, il se faisait appeler « le lynx ». Personne ne savait vraiment d’où il venait et nul ne connaissait son véritable nom. Il avait le poil ras et était d’un noir de jais avec des iris d’un vert émeraude éclatant.  À plusieurs endroits on pouvait discerner des morsures et de larges cicatrices dues à certains moments violents de son passé inconnu du peuple. Il avait une oreille arrachée et plusieurs rondelles de sa peau étaient démunies de poils. Il était un guerrier. Un vrai combattant. Toujours sur ses gardes, persuadé que son entourage ne lui voulait que du mal. Il ne connaissait pas le partage: ce qu’il possédait, il s’était acharné, corps et âme pour l’obtenir.

 

Lorsque chacun remarqua qu’il n’était pas le seul à saliver devant l’amas laineux immobile, ne se doutant de rien, il y eut malaise. Jules, comme à son habitude, se retira en espérant qu’il pourrait ne serais-ce que toucher la balle lorsque les deux autres auraient terminé avec elle. les deux autres, justement, se jaugeait des pupilles. ils étaient à l’antipode l’un de l’autre, la tendresse et la haine se fixaient droit dans les yeux. Louis, dans sa grande mansuétude et son implacable amour universel offrit alors tout bonnement au lynx, dont les yeux bouillonnaient d’agressivité, de partager le jouet et de s’amuser ensemble.

Pauvre fantasque qu’il fût, le féroce rapace fondit sur sa proie et parvint à lui mordre la jugulaire. Plus par réflexe de peur que de combat, Louis sursauta et se dégagea juste avant que le matou ne donne son final coup de mâchoire. Offusqué et peu sur de sa réaction future, il ordonna à Jules de s’allier avec lui pour mettre le tigre hors de combat. Ayant à ses côté le plus beau de tous les chats de la région (que disait-il, du monde!), celui-ci n’hésita pas trop longuement. ils attaquèrent ensemble le monstre,  au même moment. Si les deux chats maintenant à l’offensive avait très peu d’expérience de bagarre (mis à part les poutres de tapis sur lesquels ils faisait leurs griffes), le Lynx au rictus cynique et méprisant ne connaissait que le cela.

 

Pendant plusieurs heures les chats se battirent avec fougue jusqu’à l’épuisement Le lynx fut finalement mortellement blessé par Jules qui, en tombant de fatigue, lui avait par mégarde ouvert la gorge. Mais même aveuglé par le sang noir de la défaite qui s’écoulait de sa chair meurtrie, le soldat, dans un dernier élan parvint à briser les mâchoires de ses deux adversaires. En fait, briser est un euphémisme, car en vérité la violence inouïe de l’impact asséné aux deux chatons victorieux fut tel que leurs mâchoires inférieures furent littéralement projetées au loin. Ils décédèrent d’une hémorragie assez abondante. Les trois chats que l’on appelle chatons vu leur mentalité infantilisante, pourrirent lentement dans leurs propres fluides.

 

La victoire n’appartient ni au plus intelligent, ni au plus fort, ni aux plus honnêtes : elle appartient à ceux qui savent s’allier afin de créer quelque chose de plus grand qu’eux. D’apprendre ce qu’ils ne connaissent pas encore. Le jour ou l’être humain, non pas à l’instar des trois porte-paroles des caractéristiques moyennes de celui-ci, comprendra ceci, nous pourrons peut-être envisager de porter notre nom d’humanité. Telle est la quête ultime de l’individu créer quelque chose de plus grand que lui, le comprendre et l’aimer. Et nous sommes en train d’échouer…

 

                                                             ..Orion, 14 novembre 2006